FIQ (Fédération Interprofessionnelle de la santé du Québec)

La mégalomanie au service du bien commun?

Lina Bonamie, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec – FIQ

En adoptant la Loi 33 sous le bâillon et dans une indifférence médiatique inquiétante, le ministre de la Santé et le premier ministre se félicitaient de la réponse qu’ils venaient de fournir à l’arrêt Chaoulli. Ils étaient particulièrement satisfaits d’avoir réussi, selon eux, à protéger l’intégrité de notre système de santé universel et public. Par l’entremise de la Loi 33, ils encadreraient le rôle de l’entreprise privée dans la prestation des soins de santé.

Or, depuis l’adoption de la Loi 33, le « commerce de la souffrance », comme l’a si bien dit M. Charest dans son discours inaugural, est plutôt florissant et les entrepreneurs rivalisent de créativité afin de contourner les lois actuelles et forcer la main du gouvernement. On n’a qu’à penser à l’ouverture de la clinique Rockland MD, qui offre sous un même toit les services de médecins participants et non participants, en plus de facturer aux patients des frais « accessoires » dont la légalité est douteuse. L’entreprise Médicina, faisant le courtage de services santé obtenus dans le réseau public est un autre exemple. Récemment, l’utilisation de salles opératoires et du personnel du régime public pour des chirurgies privées a de nouveau placé le ministre Couillard dans l’embarras.

Pourtant, la FIQ avait prévu et affirmé lors des consultations publiques portant sur la Loi 33, qu’au-delà des dangers réels qu’elle contient, cette loi ne règle rien quant à la frontière entre le public et le privé et nous constatons que nous sommes passés du « flou juridique » à la « confusion juridique ». 

Alors que la Loi 33 est loin d’encadrer le rôle de l’entreprise privée dans le secteur de la santé, voilà que M. Jacques Chaoulli, en personne, est venu forcer la main du ministre Couillard en fixant lui-même les paramètres à l’intérieur desquels devrait évoluer l’entreprise privée, ce qui est bien pratique lorsqu’on  se lance en affaire dans ce même secteur…

Ainsi, le Dr Chaoulli a présenté la création d’une entreprise privée portant son nom, soit le Groupe Chaoulli. Sa mission laisse pantois. Ainsi, l’entreprise de M. Chaoulli entend réaliser une bonne douzaine d’activités allant de la recherche en politique publique jusqu’à la surveillance de la transparence des établissements publics en regard des infections nosocomiales, en passant par la mise sur pied d’assurances privées complémentaires et le financement d’organismes indépendants. Face à cet ambitieux plan d’action, la question à se poser demeure : le docteur Chaoulli compte-t-il se substituer à l’État et au ministère de la Santé et des Services sociaux?

Pour ce qui est des activités de recherche du Groupe Chaoulli, on peut déjà avoir une bonne idée de leur orientation, puisque M. Chaoulli bénéficie du titre de Senior Fellow à l’Institut économique de Montréal, un « think-tank » de droite dont les scribes, à la solde du grand capital, rêvent à l’instauration d’une dictature des marchés. Bref, derrière l’écran de fumée créé par les salves qu’il tire de tous côtés, l’annonce des activités de recherches du Groupe Chaoulli sert plutôt à masquer ce qu’il y a de plus inquiétant.

Il ne faut pas s’y méprendre. Ce que le Dr Chaoulli propose, c’est de réaliser du courtage de consultations générales et spécialisées de même que du courtage de procédures diagnostiques et de chirurgies. Des médecins non participants et participants feront partie de la banque de ses partenaires. Or, nous savons très bien qu’en drainant des ressources du réseau public vers le privé, les listes d’attente ne feront qu’allonger pour les patients n’ayant pas les moyens de se payer les services du Groupe Chaoulli.

M. Chaoulli avait, bien entendu, anticipé le coup. Il précise en conséquence que les médecins participants devront s’engager par écrit à ne pas diminuer leurs activités dans le réseau public. Mais qui est donc M. Chaoulli pour s’acquitter de la surveillance des médecins? Cette tâche incombe au ministère de la Santé, garant du bien commun, pas à un entrepreneur du « commerce de la souffrance ». C’est à se demander si M. Chaoulli n’a pas été élu secrètement quand il affirme qu’il « fera pression publiquement afin que les compagnies d’assurance-santé privée acceptent tous les clients et répartissent les mauvais risques entre eux », sans quoi il « demandera publiquement au gouvernement d’intervenir ». Il somme les hôpitaux publics de faire preuve de transparence à son égard et invite le gouvernement à « observer l’évolution de ses activités ».

Les rêves de grandeur du médecin ne s’arrêtent pas là. Non seulement le Dr Chaoulli entend assumer « un rôle de leadership pour améliorer le système de santé », mais il « lance un appel aux médecins du Québec pour rester dans le système public ». Faut-il rappeler que le Dr Chaoulli, lui-même désengagé du réseau public depuis plusieurs années, n’est pas très bien placé pour faire la leçon aux médecins, lui qui a passé une bonne partie de sa vie à pourfendre notre système public? N’est-ce pas ce même Dr Chaoulli qui a mené une offensive judiciaire manifestement dispendieuse et dont les sources de financement demeurent inconnues, afin de faire invalider les lois protégeant notre système universel et public?

Malheureusement pour le Dr Chaoulli, nous ne sommes pas dupes et ses multiples courbettes envers le réseau public de santé ne tiennent pas la route. Il n’appartient pas à un individu de dicter la marche à suivre dans l’organisation des soins de santé au Québec. Si M. Chaoulli veut parler au nom des Québécoises et Québécois, il n’a qu’à se faire élire. Pour l’instant, il ne fait plus de doute que la longue démarche du Dr Chaoulli est motivée par un seul et même objectif, soit la recherche de son profit personnel et celui de ses amis.

Nous invitons donc le ministre Couillard à faire preuve de fermeté et à mettre fin à cette attaque en règle contre notre système public de santé.