FIQ (Fédération Interprofessionnelle de la santé du Québec)

Et toi, comment ça va, vraiment?

Et toi, comment ça va, vraiment?

Depuis la pandémie, un bon nombre de professionnelles en soins ont le sentiment d’avoir perdu leurs repères. Plusieurs sont envahies par l’impression d’avoir perdu le contrôle de leur vie personnelle et professionnelle.  Plusieurs ont le sentiment de ne plus prodiguer des soins optimaux, pour lesquels elles ont été formées.  Certaines ont même l’impression d’agir à l’encontre de leurs convictions morales et se sentent déchirées.  Plus habituées à prendre soins des autres que de soi, les professionnelles en soins s’usent.  En effet, la pandémie est venue mettre en lumière le fait que notre santé mentale n’est pas une ressource inépuisable. Pour garder le cap, il faut aussi prendre soin de soi, se ressourcer.  Et toi, à quand remonte la dernière fois où tu as pris le temps de t’arrêter? Quand as-tu pris une pause pour seulement t’entendre respirer ? À quand remonte le dernier moment où tu as fait une activité avec l’esprit en paix, sans penser au travail et à ton dernier patient décédé ?

Il y a Luce, cette professionnelle en soins et collègue que tu apprécies depuis des années.  Depuis le début de la pandémie, tu constates qu’elle va de moins en moins bien.  Tu te sens impuissante face à sa situation et tu ne sais plus quoi lui dire pour la supporter.  Tu sais qu’elle s’est récemment séparée et qu’elle est mère monoparentale de deux jeunes enfants.  Parfois, tu te dis qu’il est difficile de prendre soins des autres lorsque tu as toi-même de la difficulté à prendre soin de toi.  Il y a quelques mois, elle t’a confié qu’il lui arrive maintenant de faire des attaques de panique avant d’aller travailler : le souffle lui manque, elle est tachycarde et les sueurs coulent sur son front et dans le creux de son dos amaigri.  Elle souffre d’insomnie et il lui arrive fréquemment de pleurer lorsqu’elle est seule.  Elle se sent épuisée physiquement.  Sa concentration est de moins en moins au rendez-vous et elle craint faire des erreurs.  Sur le plancher pendant ses quarts de travail qui s’étalent souvent jusqu’à 16h par obligation, elle n’ose plus demander de l’aide à ses collègues, car elle voit bien que tout le monde autour d’elle est surchargée de travail.  Elle se referme sur elle-même.  Tu le vois bien, car avant, elle venait dîner avec toi.  Maintenant, elle s’éclipse et tu dînes souvent seule.  Il t’est arrivé de la surprendre dans les toilettes, avec les yeux rougis.  Elle semble avoir pleurée mais tu n’oses même plus aborder le sujet avec elle, puisqu’à ta question « Comment ça va ? », elle te répond toujours « Ça va ».  Tu la sens tendue et derrière son masque, tu sens sa détresse.  Tu voudrais lui dire « Oui mais, Luce, comment ça va vraiment ?», mais tu as le sentiment que cette question ouvrirait une digue qui retient un torrent.    

En avril 2020, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) a publié quelques constats en lien avec le contexte de l’actuelle pandémie[1].  Un de ces constats est que « malgré un contexte de travail rythmé par l’urgence d’agir, les professionnels doivent être sensibilisés à l’importance de prendre de courts moments d’arrêt et analyser leur propre état physique et mental ».  Aussi « les professionnels doivent éviter de se juger sévèrement ; il est tout à fait normal dans un contexte pandémique de se sentir dépassé.  L’expression des difficultés doit être favorisée et des mesures de soutien psychologique individuel doivent être offertes ».  De plus, certaines études indiquent une détresse plus grande chez les femmes travaillant dans les milieux hospitaliers. Ces données ne nous étonnent guère puisque les femmes assumaient déjà une lourde charge mentale, ce que la pandémie est simplement venue accentuer.  Finalement, l’INESSS précise d’autres raisons que certaines conditions organisationnelles qui affectent la santé mentale du personnel du réseau de la santé :  une organisation de travail déficiente ; l’absence de confiance mutuelle à l’intérieur des organisations ; l’accès incertain à des EPI ; l’absence de soutien psychologique et la réticence à demander de l’aide.

Selon Rachel Thibeault, professeure et chercheuse spécialisée dans la résilience, pour traverser la pandémie que nous vivons, il faut développer des relations significatives et nourrissantes dans notre milieu de travail, et donner ensemble un sens à ce que nous sommes en train de vivre.  Un milieu bienveillant et la recherche de sens partagé nous permettraient de bâtir une plus grande résilience, cette capacité humaine à rebondir de nos traumatismes. 

En ce 8 mars 2021, soyons bienveillantes les unes envers les autres et envers nous-même.  Soyons à l’écoute de notre baromètre intérieur afin de ne pas attendre d’être en détresse avant d’agir et demander de l’aide.  N’hésitons pas à encourager nos collègues, telle que Luce, à en faire de même. 

Demeurons solidaires dans cette expérience pandémique hors du commun.  Exigeons d’être écoutées par nos employeurs et demandons-leur de nous fournir des milieux de travail sains, des espaces de partage bienveillant avec nos collègues, et un accès rapide à de l’aide psychologique, pour celles qui en ont besoin.  

Écoutons les femmes! 

Écoutons les professionnelles en soins!


[1] INESSS , « COVID-19 et la détresse psychologique et la santé mentale du personnel du réseau de la santé et des services sociaux dans le contexte de l’actuelle pandémie », 8 avril 2020